Le pire du Peer ???

Publié le par Nicolas Honoré

Le récent examen par l' Assemblée Nationale de la controversée loi sur les Droits d'Auteur et Droits Voisins dans la Société de l'Information (DADVSI) fait couler beaucoup d'encre. Le vote surprise par des députés des deux bords de deux amendements visant à légaliser la pratique du Peer To Peer (l'échange de fichiers entre internautes) par la création d'une licence globale (concrètement, une taxe sur les fournisseurs d'accès qui rémunérerait les créateurs) a provoqué un débat qui soulève des questions majeures relatives à la production et à la diffusion des oeuvres culturelles.

Un débat manichéen :

Hélas, la bataille rangée donne le désagréable spectacle de deux camps qui s'affrontent avec chacun une argumentation simpliste. D'un côté, les "méchants", à savoir les représentants des "majors", ces grandes maisons de disques qui ne pensent qu'à "faire du fric" avec des grosses "machines", et qui usent de l'intimidation judiciaire envers les pirates du Web. De l'autre côté les "gentils", les adeptes du libre-échangisme numérique, ce "potlatch" postmoderne (évocation de ce fait culturel dans l'excellent papier de JM Frodon, critique ciné au Monde)... Les "gentils" adeptes d'une économie de la gratuité...
Mais qu'en est-il de l'oeuvre, de sa production (mais là je ne suis pas compétent pour en parler) et à l'autre bout de la chaîne, de sa réception, de son appropriation (et là je vais mettre mon grain de sel !)

La banalisation de l'oeuvre :

Disons-le clairement : dans cette économie de l'abondance numérique, l'oeuvre disparait sous sa valeur de flux. L'oeuvre est réduite à un paquet de données, qui circulent sans trouver un support pour se fixer et être appropriée. Il est si facile de lancer une requête dans le moteur de recherche du logiciel d'échange de fichiers, de cliquer sur un fichier, et de le télécharger, pour ensuite lancer la lecture de celui-ci dans un "player" multimédia qui traite des gigas de données. Et il est si facile de cliquer sur "stop", de faire un clic "supprimer" et d'envoyer le fichier dans la poubelle numérique. Quand j'écoutais un nouvel album de musique sur un CD, que j'avais acheté, je prenais le temps d'écouter l'oeuvre plusieurs fois, et si la première écoute n'avait pas été convaincante, par volonté prosaïque de rentabiliser mon achat, d'autres écoutes suivaient... Et souvent, je finissais par trouver un intérêt, un plaisir, là où l'écoute superficielle du début m'avait apporté une certaine déception. Cette étape indispensable d'approfondissement de l'oeuvre n'est désormais plus qu'une pratique passée...

De nouveaux modes de consommation ?

Il ne faut pas se leurrer : les évolutions technologiques sont irréversibles (c'est ça le progrès !) et les consommateurs, c'est bien connu, suivent comme des moutons. Nous n'avons qu'à faire le constat de l'évolution des pratiques. Le freinage de la logique de flux -numériques et gratuits- est-il possible (mais est-il seulement souhaitable ?) et le retour au support physique a-t-il un avenir ? Rassurons-nous, le marché du DVD se porte très bien, et est en constante augmentation, preuve que, gavés de DivX, nous préférons finalement "consommer" des oeuvres dans un respect de la qualité du "produit"... Ici, nous constatons le gouffre qui sépare l'édition musicale et l'édition cinématographique. La faute à la première, qui n'a pas su apporter cette fameuse "valeur ajoutée" qui séduit tant les DVD-philes (bonus, etc.)

Vers une troisième voie ?

L'actuel débat parlementaire aura eu le mérite de mettre à plat les arguments des uns et des autres, mais aussi de montrer les insuffisances d'une réflexion binaire. Puisse la reprise de l'examen du projet de loi (après la trêve annuelle) favoriser l'émergence d'une troisième voie, qui mette au centre de la réflexion la question de la production équitable et de la juste réception des oeuvres de création... 

Publié dans NTIC

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